Chaque matin ou presque, le gouvernement nous annonce une nouvelle réforme; ou du moins un nouveau projet de réforme; dans tous les domaines, sur tous les sujets, le maître mot de la politique semble se décliner autour de cette notion: la réforme. Aussi il devient urgent de se pencher un peu plus sur le sens des mots et d’essayer de les confronter aux propositions faites ou aux décisions prises, souvent dans la hâte , comme si le temps que l’on pourrait laisser à la réflexion serait forcément inutile, voire nuisible.
Depuis des siècles, le terme de réforme est associé à l’idée de transformation volontaire, à l’idée de changer en mieux. De ce point de vue, il est donc positif dans l’esprit de ceux qui le recoivent ou l’utilisent: il s’oppose ainsi à une sorte de modèle figé où les choses seraient posées dans la société pour toujours, sans espoir de changement, il s’oppose aussi à une vision « révolutionnariste» de la société où les modifications ne se feraient pas progressivement, par palier, mais d’une manière radicale et où les modèles ne sont plus considérés comme point de départ du changement. Bien, chacun est prêt à accepter l’idée qu’ « il faut changer les choses », chacun d’entre nous est forcément d’accord avec le fait que nos systèmes de santé, de répartition des richesses et du travail, d’éducation, de solidarité…. ne sont pas parfaits, qu’ils finissent par ne pas produire ce que nous attendons d’eux, ce pour quoi ils avaient été conçus. Il en va de même avec nos services publics, ou ce qu’il en reste: sous prétexte que tel ou tel secteur n’est pas aussi efficace que ce qu’il le faudrait, la réaction est simple: le réduire au point que, n’étant plus capable de répondre aux attentes, il devienne totalement obsolète, et donc inutile.
L’école est un bel exemple de la politique insensée de ce gouvernement. Soit un postulat de départ assez large pour être acceptable par tous, ou presque, l’école dans son ensemble ne parvient pas à atteindre les objectifs très ambitieux que des années de combat et d’espoir lui avaient fixés; on peut à ce stade là utiliser tous les chiffres et statistiques disponibles pour montrer que trop d’enfants encore, puis de jeunes adolescents ensuite, quittent l’école avec trop peu d’outils pour se faire une place juste et décente dans notre société; Or, nous le savons bien, que l’on utilise le critère de la parité, de l’intégration, de la diversité ou du milieu social, l’objectif de l’égalité des chances de réussir n’est pas atteint. L’école de Jules Ferry n’a pas résolu tous les problèmes de notre société, étonnant, non?
Alors, deux manières de s’attaquer à cette problématique:
La première pourrait consister à tenter de supprimer les défauts que l’on constate, de réfléchir à ce qui paraît intéressant et souhaitable pour transformer les choses tout en gardant le socle commun sur lequel le système est assis; cela sous-entend une discussion large et ouverte, non seulement avec les experts déclarés, mais aussi avec les acteurs même de ces systèmes; en ce qui concerne l’école la communauté éducative est asez large pourqu’elle soit capable, si on le lui demandait ,de faire des propositions intelligentes et inovantes, aptes à répondre au moins partiellement (le tout est un leurre!) à un certain nombre de points « noirs » de notre système. Alors, bien-sûr, cette méthode qui a clairement l’avantage de donner la parole aux acteurs même du système a contre elle un énorme défaut pour nos société modernes: le temps! La concertation prend du temps, beaucoup de temps, et de surcroît elle ne garantit pas forcément un concensus !
Alors, mieux vaut y aller de manière « conceptuelle » en suivant le conseil d’experts, de personnes à qui l’on donne un rôle de sage dans notre société, capables de produire des dossiers , des livres blancs et d’en tirer un certain nombre de mesures, de pistes à suivre. Cette méthode est courante, mais elle produit une somme énorme de mécontentements, de frustrations et surtout de ratages incroyables, de réformes à peine écrites déjà entérrées, d’élèves malmenés au gré des ministres et de leurs désirs de réformes, de parents qui n’arrivent plus à suivre, d’enseignants à qui l’on demande de faire tout un autre métier que celui qu’ils ont choisi, et pour finir de futurs citoyens qui auront selon la chance qu’ils auront eu, une vision plus ou moins pessimiste négative de leur école.
Les réformes ont besoin d’être acceptées pour réussir, mais surtout elles doivent répondre à des objectifs ciblés et reliés les uns aux autres avec logique et un minimum de sens pratique; les réformes dont le seul objectif clair est celui d’une réduction massive des coûts sous prétexte de déficit budgétaire sont irresponsables et régressives. Une réforme qui ne dit pas clairement les raisons de ses choix nous infantilise et nous trompe.
16,000 suppressions de postes sur le budget 2010 après déjà 11,000 supprimés en 2009: ou comment faire mieux avec moins? La proposition peut paraître alléchante, mais à qui veut-on faire croire que le nombre d’adultes qui s’occupent de nos enfants est scandaleusement trop élévé? Même en tenant compte de l’évolution démographique de notre pays, comment peut-on parler par exemple, d’amélioration de l’apprentissage des langues vivantes dans des classes qui continuent en lycée à dépasser les 35, les 25 en Lp,ou encore en supprimant sans concertation les épreuves obligatoires de langue vivante dans certaines sections professionnelles (l’hôtellerie par exemple?); comment trouve t-on le temps de rajouter des heures d’apprentissage pour les langues vivantes dans les écoles primaires alors que les matières enseignées ne cessent d’augmenter et le temps passé à l’école de diminuer? Si nos enfants passent en moyenne 20% de temps en plus à l’école que dans certains pays voisins, au détriment d’un développement harmonieux, alors faisons des choix, mais cessons d’ajouter à chaque rentrée le fruit d’un caprice ministériel.
Chacun peut comprendre que pour prendre en compte l’hétérogéneité des publics en primaire, au collège, au lycée et au lycée professionnel, il faut du temps, de l’espace et des enseignants formés, valorisés et motivés. Si la mission que l’on donne à l’école est d’amener chaque élève le plus loin possible, de son possible, alors assumons cette exigence là et soyons capables de trouver des moyens d’apporter à l’école ce qui lui manque mais laissons lui aussi utiliser ses atouts, ses forces et ses savoir-faire. Petite place pour les pratiques artistiques à l’école, mais par contre au quotidien de nombreux projets défendus et portés par des équipes, aidés financièremen par les collectivités territoriales (villes, départements, régions). Il ne s’agit pas à mon sens de décréter que les enseignants devront inclure dans leurs séquences des notions relatives par exemple à l’histoire de l’art, mais plutôt de favoriser de véritables pratiques culturelles qui sont très souvent pour des élèves en difficulté sur le plan scolaire un autre langage vers la connaissance de soi, et par là, vers une prise de confiance en soi sans laquelle l’échec scolaire reste menaçant.
Les IUFM ne sont pas assez performants? Envoyons alors des étudiants sans formation professionnelle régler les problèmes- assurer les remplacements, la belle idée!
Le fossé entre les territoires en terme de capacités d’accueil selon le type d’établissement n’est pas acceptable? Supprimons la carte scolaire pour nous apercevoir très vite que cela ne résoud rien, pire que cette mesure ne fait que répondre aux intérêts particuliers et qu’elle ne règle en rien le problème de fond d’un accés libre et égal à tous nos enfants.
Petits exemples au hazard de ces incohérences que nous voyons jour aprés jour, devenir fausses bonnes idées, puis textes de loi, puis réforme pagailleuse inapplicables sur le terrain.